L’Ariège, une terre d’accueil (1/3)

Cyclotourisme nature et solidaire

Les voyages de « carnet des possibles » est né d’une volonté de partir à la rencontre de porteurs d’initiatives. De recueillir l’histoire de ceux qui développent d’autres possibles, d’autres alternatives à notre manière de consommer, de nous alimenter, de nous loger, de nous déplacer, de nous soigner, de nous instruire.

Partir à vélo et en autonomie était une évidence, parce qu’en contact direct avec son environnement, les rencontres se font plus naturellement. Le vélo est aussi un choix de cœur, sa flexibilité en fait un formidable outil de découverte. On prend, d’avantage le temps d’écouter, de regarder, de sentir les choses qui nous entourent.

Je suis donc parti de Toulouse début août avec une dizaine d’adresses dans mon carnet. Des alternatives réparties sur les départements de l’Ariège et de l’Aude. Une liste, non exhaustive, qui sera complétée au gré des rencontres. Parmi les initiatives au programme, il y a un producteur de spiruline, une école Steiner-Waldorf, une coopérative de transformation agricole, un café associatif, un jardin extraordinaire et bien d’autres.

Les cartes routières sont annotées avec l’adresse de chaque lieu. Une bonne manière d’apprécier la géographie de la région et d’imaginer chaque matin le meilleur itinéraire pour la journée.
 

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« En plus d’être une fabuleuse source de protéines, la spiruline possède des pigments bleus utilisés comme colorant  naturel»   Jean Yves, Exploitation de spiruline du sud ouest

Une des serres où est cultivée la spiruline

La première rencontre se situe à Cintegabelle en Haute Garonne à environ 60 km au sud de Toulouse. Découverte d’une exploitation de spirulines, une rencontre d’abord imaginer pour comprendre l’engouement susciter par cette algue comestible. La spiruline est une algue filiforme apparue sur terre il y a environ 3,5 milliards d’années. Elle se compose jusqu’à 70% de protéines dont 8 acides aminés essentiels et surtout contient de la phycocyanine reconnue pour ses qualités antioxydant .

A mon arrivée Jean Yves, propriétaire de l’exploitation fait mauvaise mine. Depuis quelques jours, c’est 90% de ses bassins qui est touché par un mal invisible. L’algue normalement verte prend des teintes marrons, signe que sa colonie est en train de s’éteindre.

 

Jean Yves m’explique qu’il n’utilise aucun traitement phytosanitaire et qu’il est difficile de déterminer l’origine de la maladie. La seule solution dans cette situation consiste à vider les bacs contaminés et recommencer la production à partir d’une nouvelle souche.

La spiruline est une algue formée par des colonies de cyanobactéries, l’une des formes de vie les plus anciennes sur terre (3.5 milliards d’années).

Son exploitation a débuté en 2009, convaincu des bienfaits de cette algue sur l’organisme, il suit une formation de spirulinier avant de se lancer dans sa propre exploitation. Huit ans plus tard l’exploitation s’étend sur 200m² de bassins. Une récolte quotidienne réalisée en cinq étapes (récolte, filtrage, pressage, extrudage, séchage). Sa production est toutefois insuffisante pour en vivre. Il faudrait plus que doubler la superficie pour pouvoir prétendre à un salaire décent (400/500m²). Jean Yves doit d’ailleurs me quitter pour rejoindre la mairie où il travaille à mi temps.

 

« Un des exercices de l’école consiste à réaliser une carte de France où les reliefs sont obtenus avec du papier maché. Il y a une volonté d’aborder un sujet sous differents angles en vue d’aider les enfants à assimiler un concept, un savoir » Julie de la ferme portecluse qui jouxte l’école Chant’Arize

La route serpente au rythme de l’histoire de la région. Découverte de l’ancienne citadelle huguenote de Carla Bayle avec une vue imprenable sur les Pyrénées, pause café au village de Fossat devant sa surprenante église fortifiée avant de rejoindre la rivière Arize et le village Campagne sur Arize, bastide du 13e siècle où une nouvelle initiative m’attend. Ma carte annonce l’école Chant’Arize située en sortie de village, une école ouverte il y a une vingtaine d’années sur un modèle de pédagogie Steiner-Waldorf.

J’aurai dû m’en douter, les écoles sont fermées pendant les vacances scolaires. La ferme qui jouxte l’école est toutefois en activité. J’y rencontre Julie. Elle vit ici avec son compagnon et connaît très bien le fonctionnement de l’école.

L’école chant’Arize accueille 3 classes pour 60 élèves

D’abord, l’école comme la ferme sont deux entités locataires d’un terrain propriété de « Terre de Liens », une association qui se mobilisent pour soutenir les activités d’agriculture biologique et responsables. Cette proximité a naturellement créé une dynamique unique entre professeurs et fermiers. « Nous développons des activités de jardinage, maraîchage, soins des animaux avec les enfants de l’école ».

L’histoire du lieu débute en 1988 de la rencontre de plusieurs agriculteurs venus de toute l’Europe avec un idéal commun, celui de développer un projet d’agriculture biodynamique, un modèle d’agriculture dont les fondements furent posés par Rudolf Steiner au début du 20e siecle. Cinq ans plus tard l’école Chant’Arize voit le jour avec une pédagogie fondée sur le même courant de pensée, l’anthroposophie, une vision dont certains points font polémiques.

« Contrairement aux préjugés, les écoles privées ne sont pas toutes fréquentées par les classes sociales élevées. Ici la tendance est même opposée ». Malgré tout l’école se finance grâce aux familles et aux dons extérieurs. Une soixantaine d’élèves sont accueillis chaque année du niveau maternelle au primaire,  un enseignement où les professeurs suivent leurs élèves sur plusieurs années.

Un des points forts de cette pédagogie est sa volonté de créer du lien entre les activités pour les aider à assimiler un concept, un savoir. (Exemple : Utiliser le cours de géométrie pour construire une cabane). Il y a aussi une volonté de développer une voie progressive de la découverte. Ainsi on proposera aux enfants des outils en accord avec leurs capacités. « Les enfants commenceront à dessiner avec un simple crayon avant d’accéder aux crayons de couleurs ».

 

 

« J’ai voulu faire de ce restaurant culturel un lieu neutre où chacun puisse venir boire un café, découvrir un artiste, lire le journal  » Baptiste, restaurant culturel Noste Courtiu

Le nom du restaurant est inspiré du livre “Nosti courtius”, il s’agit des petites cours entourées de maisons où les voisins se réunissent pour s’y reposer en plein air et échanger leurs impressions

La prochaine alternative se situe à Orgibet , village de 150 habitants dans le Couserans ariégois. une petite journée de vélo, avec au passage la visite de la grotte de Mas-d’Azil et la cathédrale de Saint Lizier toutes les deux classées monument historique.

J’arrive en fin d’après midi dans la commune où le restaurant culturel « Noste Courtiu » vient juste d’ouvrir ses portes.  Baptiste prépare la salle et prend le temps de me raconter la genèse du projet.

« Je suis arrivé en Ariège au printemps 2007, je devais juste retrouver un ami. Finalement, j’ai quitté la Sarthe pour venir m’installer ici et je me suis investi dans la vie associative ».

La programmation culturelle pour les prochaines semaines d’août

Il y a quelques années, Baptiste décide de monter un projet dans la vallée avec les économies qu’il lui reste. « Il y a deux ans le café du village était de nouveau à vendre.  Les anciens propriétaires ont du mettre la clé sous la porte faute de client. Lorsque j’ai repris l’endroit, je voulais en faire un lieu vivant, un lieu d’échanges ouvert à tous ». Dès le début, le projet a reçu un très bon accueil dans la vallée et plusieurs amis sont venus lui filer un coup de main. « Aujourd’hui, je participe à mon tour à l’activité de la vallée. Je fais bosser les locaux quand je le peux et coté cuisine et épicerie je propose plusieurs produits de la région ( bières, fromages, …) ». La relation entre les habitants est basée sur une relation de confiance et de bienfaisance. « Ce qui me plait ici ce sont les gens, il y a une vraie volonté d’entraide des habitants ».

Coté animation, Baptiste propose régulièrement des concerts, spectacles, soirées jeux de société, ateliers créatifs. La programmation est très ouverte et chacun peut venir proposer une animation pour une soirée.

Baptiste s’applique à proposer une cuisine variée et locale

L’activité n’est pas tous les jours rentable. Orgibet est excentré du reste de la vallée et cela à un impact sur la fréquentation du restaurant. Cette année Baptiste n’a pas pu reprendre de cuisinier faute de client et côté cuisine il se refuse à proposer des frites même si la demande est récurrente.  Malgré un idéal de fonctionnement, il réalise qu’il faudra faire des concessions. « A l’avenir, j’aimerais peut être proposer moins d’activités pour me concentrer sur l’essentiel ».

La nuit s’annonce déjà, l’heure pour moi de partir à la recherche d’un bivouac. C’est naturellement que Baptiste me propose de venir planter ma tente dans son jardin ou profiter de sa chambre d’amis.  Une offre qui ne se refuse pas ! La soirée se poursuit entre lecture et discussions avec les clients locaux et les quelques touristes de passage.  Vers minuit, Baptiste peut enfin souffler, une dizaine de couverts ont été servis ce soir. Fermeture de la caisse et rapide nettoyage de la salle, le reste du restaurant sera rangé demain matin.

Depuis 2 ans Baptiste s’investit corps et âme à la vie du restaurant

 

« En Ariège on accueille les personnes avant leurs projets » Karine, “l’Imaginherbe”, cuisine insolite des plantes sauvages comestibles

Toiture du village d Orgibet

Le lendemain matin, je retrouve Karine pour le petit déjeuner, Karine partage la maison avec Baptiste depuis quelques mois. Son truc ce sont les plantes et plus spécifiquement les sauvages qui se mangent. Sa passion pour la botanique remonte à une vingtaine d’années et s’est progressivement orientée vers les « plantes sauvages comestibles ». C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle a quitté la Dordogne pour s’installer en Ariège. Il parait que la nature en est foisonnante dans ce coin de l’Ariège.

 

Son projet s’appelle « l’imaginherbe », un service de traiteur destiné à valoriser les plantes comestibles des montagnes au travers de plats cuisinés, salés et sucrés.  elle réfléchit actuellement avec Baptiste à l’organisation d’un atelier culinaire au sein du restaurant.

Nous prenons le temps de discuter de l’Ariège, de ses habitants. Je suis d’ailleurs frappé depuis le début du voyage par cette volonté annoncée de venir en aide à l’autre. Vous trouverez toujours des gens pour vous soutenir dans vos projets si vous avez su montrer vos valeurs humaines. Karine fait le constat que beaucoup d’étrangers viennent aussi s’installer dans la région avec des projets variés. Nous sommes loin de l’époque post soixante-huitard, les profiles ont évolué. Aujourd’hui, il y a surtout une volonté de retrouver un environnement plus sain et construire des relations plus humaines. Il y aura toujours une part de révolutionnaires, de marginaux et leurs détracteurs mais globalement ce melting-pot à trouver un équilibre où chacun à su construire son paradis.

 

« Nous proposons une vingtaine de parfums issus du jardin et des plantes de la montagne» Anne Larive, en terre d’Abajous, sorbets et confitures bio

L’Ariège, terre d’estive

De nouveau sur les routes et cette fois au cœur des montagnes ariégeoises, je remonte la vallée de Bethmale au pied du mont Valier (2838 mètres). Karine m’a recommandé une pause dégustation chez son amie Anne, une spécialiste des sorbets bio. Son chalet « en terre d’Abajous » se  situe sur la route du col de la Core, au village de Samortein. Impossible de le rater, de nombreux panneaux guident les gourmands jusqu’à la porte de son chalet.

 

 

Anne s’occupe de la préparation des confitures, sorbets directement au chalet 

Je m’installe à la terrasse avant de passer commande. Il y a aujourd’hui une dizaine de parfums disponibles : cassis, pomme, serpelet, réglisse, …. Anne m’explique que les plantes et fruits à l’origine de ses sorbets proviennent de son jardin et des montagnes voisines. Les sorbets sont fabriqués dans un laboratoire minimaliste installé à l’intérieur du chalet visible depuis la boutique. Après récolte les fruits et plantes sont infusés selon différentes techniques. « La rose est infusée à froid pendant plus d’une journée, le serpolet quant à lui est infusé à chaud très rapidement pour obtenir un parfum subtile ». Des recettes voulues sans lait, sans colorant seul un liant certifié bio est utilisé pour obtenir la consistance du sorbet.

Je m’essaye aux parfums serpolet et réglisse des bois. Saveurs délicatement dosées, c’est surprenant. Les sorbets d’Anne annonce clairement une volonté de valoriser le patrimoine floral de la région et d’initier les gourmands à de nouvelles saveurs. Je me promet de revenir et prendre d’avantage le temps de découvrir le travail d’Anne et les plantes qu’elle travaille.

Terrasse où se déguste les sorbets d’Anne

« Je suis venue m’installer en Ariège après avoir parcouru le monde. J’ai retrouvé ici les valeurs humaines qui m’avaient tant marquée lors de mes voyages » Camille, exploitation porcine

Camping sauvage sur les terres d’estive

Après une nuit de bivouac dans les nuages, je finis l’ascension du col de la Core. Une vue partagée avec les motards, camping-caristes et cyclistes. Ce que j’aime dans le vélo ce se sont aussi ces  moments où on a le sentiment du devoir accomplit, la récompense ? Une descente interminable, celles qui laissent le temps d’admirer les paysages sans bruit avec sa maison dans les sacoches.

Alors que je bifurque sur la vallée du Garbet, au niveau du village d’Oust, je croise une camionnette de charcuterie somme toute banale. Un tirage noir et blanc révélerait la dimension dramatique de la scène.  Le village est vide de tout âme, le décor est comme figé dans le temps, seul le bruissement de la rivière rappelle à la vie, et sur la place centrale trône fièrement l’étalage d’une éleveuse pas comme les autres. C’est l’histoire de Camille au caractère bien trempée. Elle est descendue dans la vallée pour proposer les morceaux du dernier cochon tué. Son étalage minimaliste est à l’image de sa ferme, une petite exploitation d’une dizaine de cochons. Il y a des côtes de porc, du jambon cru, quelques boites de pâté maison et deux belles volailles en extra. 

Camille a retrouvé en Ariège la richesse de ses voyages, photo J.Jayle

Avant d’être éleveuse, Camille se révèle être une baroudeuse au long court. A l’origine photographe, elle s’est baladée aux quatre coins du monde à la rencontre de populations isolées. Un livre raconte sa rencontre en 2002 avec un peuple kawésqar au sud du Chili (Caleta Tortel), un village de 500 habitants alors isolé du monde. D’autres voyages ont suivi dont la découverte de la Chine à vélo, un voyage baptisé «l’œil qui roule ».

C’est finalement en 2010 que Camille décide à poser ses bagages en Ariège. Elle passe plusieurs mois en estive, prend le temps de rencontrer, créer des liens avec les locaux. Elle se nourrit des ambiances, de relations humaines plus vraies, plus authentiques. Quand les conditions le permettent, elle enfourche son vélo avec grand plaisir pour venir vendre sa viande sur le marché. Aujourd’hui, son activité semble bien fonctionner. En moyenne un cochon par mois est tué et la viande écoulée sur les différents marchés locaux.

Nous aurions pu discuter des heures de voyages, de l’Ariège et de ses habitants malheureusement le temps fil. La prochaine fois j’irai découvrir sa ferme perchée à proximité du château de Mirabat.

 

Les Pyrénées verdoyantes, col de la Core, Ariège

 

 

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