L’Ariège, choc des cultures (2/3)

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« les massatois sont pour beaucoup de grands voyageurs » Luc, membre de l’association les 3 chaises, librairie associative de Massat

La librairie associatives “les 3 chaises”

Je continue ma route en direction de Massat. Je n’avais jamais entendu parler de ce village il y a encore quelques jours mais depuis l’annonce de cette nouvelle destination, les ariégeois me gratifient d’un large sourire accompagné de ces quelques mots « Vous savez Massat, c’est un peu le fief du mouvement hippie en Ariège ! ». Une communauté de soixante huitards a effectivement emménagé ici au début des années 70 à la recherche d’un coin paisible isolé du reste du monde. Ce regain d’intérêt pour les vallées de l’Ariège est toujours d’actualité même si le profile des néo-ruraux a évolué.  

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Espace librairie

Massat a eu son âge de gloire, élu au rang de capitale du Couserans au 13e siècle, lieu de résidence des vicomtes, elle était le centre de l’administration politique. C’est au cours du 19e siècle que commence les vagues successives d’émigration. Aujourd’hui et malgré ce nouvel élan démographique des trente dernières années, la région a perdu prêt de 90% de sa population.

Ces premiers témoignages recueillis depuis le début du voyage m’ont ouvert les yeux sur cette page peu connu de l’histoire de France. Pour tenter d’en savoir un peu plus, je décide d’aller directement à la rencontre de la librairie associative « les 3 chaises » située dans le centre de Massat.

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Une décoration vintage

Je passe d’abord devant la librairie sans la voir, la façade est celle d’une maison sans fioriture, juste quelques livres sont exposés à la fenêtre et un tableau en ardoise renseigne sur les activités du lieu. A l’intérieur,  je rencontre Luc assis à son bureau, plongé dans un roman historique. Luc est arrivé à Massat il y a sept ans pour rejoindre sa compagne. Il est aujourd’hui à la retraite et s’occupe de la permanence de la librairie plusieurs jours par semaine quant il n’est pas absorbé par la lecture ou occupé par son potager.

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Espace détente

Je suis d’abord surpris par la tranquillité du lieu, l’ambiance invite à piocher un livre et à s’installer confortablement dans le canapé. Les murs encore libres d’étagère accueillent une exposition de peintures, scènes colorées de rues new-yorkaises. A coté du piano droit, le poêle à bois et la gazinière rétro renforcent ce sentiment de convivialité. Un coup d’oeil vers le haut ouvre sur le premier étage où la bibliothèque s’est installée. Une pièce magnifique où les murs sont ornés de plus de 5000 ouvrages glanés au gré des années.

Luc nous prépare deux cafés avant de venir me rejoindre. Il est d’abord amusé par mon calepin et ma motivation à noter chaque détail mais il joue volontier le jeu de l’entrevue. Nous voilà donc partis pour quelques heures de bavardage.

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Espace lecture

L’association « les 3 chaises » est née en 2010 de l’initiative d’un petit groupe de passionnés de littérature. Un projet monté avec l’envie de partager une passion commune mais aussi d’offrir une deuxième vie à un stock de bouquins devenu babylonien.

La recherche d’un local les ont menés ici, au 5 place de la mairie, une maison chargée d’histoires. « Nous sommes ici dans l’ancien centre de détention de la ville. Une prison de nuit où les détenus revenaient pour dormir. L’établissement a finalement fermé ses portes au début du 19e siècle ». sa reconversion était toute trouvée.

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L’art de la poésie à Massat

Le nom de la librairie fait référence au livre Walden ou la vie dans les bois de Henry David Thoreau. Il nous dit au chapitre intitulé Visiteurs que dans une maison trois chaises sont nécessaires. « Une pour la solitude, deux pour l’amitié et trois pour la compagnie. Si davantage de personnes se manifestaient en même temps il y aurait toujours dans les bois, les souches d’arbres où s’asseoir ».

Il y a une volonté de rassembler les habitants et visiteurs autour d’une grande variété d’événements artistiques : Concerts, projections, lectures et poésies. Des questions éthiques sont également abordées principalement sur les sujets sociaux et politiques.

Depuis 2014 la  maison d’édition « l’œil du souffleur », à l’initiative d’Astrid Cathala est accueillie au sein de locaux.  Huit ouvrages ont déjà été publiés depuis son arrivée à Massat.

Le reste du temps, on vient pour feuilleter un bouquin ou discuter sur l’une des 3 chaises proposé dans l’espace café.

 

« J’ai vu des touristes passés quelques jours à Massat et finalement revenir quelques temps après pour s’y installer » Luc, librairie associative “les 3 chaises”

51b4ff0f7ffcbLuc connait très bien l’histoire de Massat et de ses habitants. Je profite donc d’une deuxième tasse de café pour m’intéresser à la réputation des habitants de la commune.

A Massat, plusieurs personnalités incarnent assez bien la diversité de ses habitants. « Il y a Jeanette, gardienne des clés de l’église fortifiée, elle est la bible de l’histoire massatoise. Il y a aussi Véronique, spécialiste de la flore comestible, elle vit en autarcie avec son compagnon à une heure et demi de marche d’ici. Il y a eu récemment un curé irlandais impressionnant par sa taille et sa toge noire qui interpellait les enfants pour s’assurer que leurs mères les avaient bien baptisés. De nombreux artistes ont posé bagages ici, des peintres comme Francois Legoubin et Jacky Karcher sont aujourd’hui installés dans la commune. Même le maire, Léon-Pierre Galy-Gasparou, ancien professeur de philosophie, partisan d’une gauche radicale, fait régulièrement parler de lui pour ses actions controversées ».

51b4fe980a8ddIl est vrai qu’il suffit de s’attarder un peu dans le centre de Massat pour découvrir un village aux profiles bigarrés. Des hippies ancrés dans une autre réalité, des néo-ruraux à la recherche de meilleures conditions de vie, des artistes de passage ou installés depuis plusieurs années (3 troupes de théâtre et une troupe de marionnettistes pour 600 habitants), il y a aussi des ariégeois purs souches globalement heureux de cette dynamique et d’autres propriétaires issus de la diaspora qui au contraire s’insurgent de ce flux migratoire.

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Marché de Massat

L’histoire de la région est liée à l’activité pastorale et la production de beurre et fromage, sources principales de revenu. C’est aussi l’histoire d’un peuple isolé du reste de la France, contraint de se battre pour survivre et préserver ses droits (guerre des Demoiselles au 19e siècle). En 1807, l’évêque en charge du diocèse écrivait  : “Massat est un bourg, chef-lieu d’une commune de plus de douze lieues de circonférence… Dans le canton, il y a une population de plus de 16 000 âmes. Les habitants sont bons mais un peu sauvages… Leur nourriture est très commune. Plusieurs d’entre eux mangent rarement du pain; ils se nourrissent de pommes de terre et de lait; ils partagent aussi dans ces montagnes leurs habitations avec les animaux immondes avec lesquels ils logent pêle-mêle…”

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Retour d’estive à l’arrivée des premières vagues de froid

Les conditions de vie difficiles furent à l’origine des premières vagues d’émigration au 18e siècle, certains sont devenus montreurs d’ours, ont sillonné les routes d’Europe et des Etats Unis, d’autres sont partis avec les premiers bateaux retrouver un membre de la famille installé en Amérique. Même si quelques familles sont revenues s’installer en Ariège, la majorité n’a jamais remis les pieds ici sinon pour passer des vacances.

C’est finalement dans les années 70 que la tendance s’inverse. Une communauté de hippies installée à Berlin décide de venir vivre à Massat. Ils seront les premiers à redynamiser la région. Le profile des nouveaux habitants a évolué, il touche d’avantage une volonté de retrouver une qualité de vie, de développer un projet culturel , social. Une population venue des quatre coins du monde avec aujourd’hui pas moins de dix sept nationalités représentées.

L’estive du Goutets, un patrimoine culturelle qui reprend vie

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exemple de mazuc où était conservé le beurre et fromage

Je quitte finalement Luc avec la tête pleine d’anecdotes et une liste de bouquins à parcourir. La suite du programme se dessine un peu plus haut dans les alpages, là où se perpétue la tradition pastorale des estives.

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La randonnée avec ânes, une manière ludique de rejoindre l’estive

L’estivage a toujours fait partie de l’histoire de la région et depuis quelques temps on constate une volonté de redynamiser ce patrimoine. A une quinzaine de kilomètres de Massat, sur les contreforts du pic des trois seigneurs, le site de Goutets, zone agro-pastorale perchée à 1400 métres, réunis au sein d’un cortal (hameau des alpages), un ensemble de constructions en pierres de schistes utilisées lors des transhumances.

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Totalement restauré, l’endroit raconte l’histoire de cette tradition, tel qu’elle existait au début du 19e siecle. Le beurre et les fromages étaient affinés dans des constructions semi-enterrées, sans ouverture appelés « mazuc », à proximité des constructions plus vastes, surnommées « orri », servaient de résidence pour les pâtres. Le bétail lui était rassemblé la nuit dans des enclos couverts et la traite était organisée via des couloirs spécifiques appelés « marga ».

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Les constructions sont réalisées en pierres sèches (lauzes de schistes)

Depuis la restauration des constructions de l’estive, le site de Goutets connait une augmentation de sa fréquentation touristique . En parallèle, l’estivage est relancé avec un berger pour assurer la surveillance des troupeaux. Les visiteurs peuvent dorénavant bivouaquer autour des constructions et s’immerger dans l’ambiance pastorale avec la visite régulière des moutons et vaches. Une tranquillité assuré par une route inaccessible aux véhicules, il faudra 2h de marche ou 1h à VTT pour rejoindre ce superbe bivouac.

Le point de vue est juste magnifique, un panorama ouvert sur la vallée de Massat, avec un horizon découpé en plans successifs. Le mont Valier en point d’orgue se détache du haut de ses 2800 metres. Je partage la soirée avec une famille en itinérance. Bien installés autour du feu, nous passons les premières heures de la nuit à scruter le ciel à l’affût de la moindre étoile filante.

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Vue en direction de l’ouest

Foix

Façade surprenante découverte à Foix

Dimanche début d’après-midi, je retrouve la route en direction de Foix, ancienne capital du comté du même nom. La ville est dominée par un magnifique château du 12e siecle, place forte de la ville ayant résisté aux assauts menés lors de la croisade contre les albigeois. Campagne conduite parle pape Innoncent III au 13e siècle en vue d’éradiquer le mouvement cathare.

La vie associative de cette commune de 10000 habitants est riche d’initiatives, j’aimerais rencontrer  la radio associative « Transparence », le café associatif « come chez mémé »,  la ressourcerie « De la ressource à la clef » ou encore l’association « Caméra au poing » spécialisée dans la réalisation de documentaires. Malheureusement mes appels et emails resteront sans réponse. Je devrais retenter ma chance en dehors des périodes de vacances scolaires.

« A l’origine,  nous avons imaginé ce jardin éphémère pour nous faire plaisir et partager notre travail avec les amis proches » Iréne du jardin extraordinaire de Lieurac

jardin extraordinaire Lieurac (38)A une dizaine de kilomètres de Foix, sur la route de Lavelanet, un projet surprenant de jardin extraordinaire fleurit chaque année de l’initiative d’un groupe de passionnés. Je décide de m’y rendre et de passer la nuit dans leur camping.

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champs de cosmos

Le projet se situe sur les terres de la ferme pédagogique « l’Amaranthe » à Lieurac. Irène et François à l’initiative du jardin sont avant tout exploitants maraîchers et floricoles. Le projet de jardin extraordinaire est né en 2001 d’une rencontre entre agriculteurs et artistes, un projet d’abord imaginer pour un cadre privé. Après deux années d’existence, l’engouement est tel que l’événement s’officialise avec la création de l’association Artchoum. Six ans plus tard, une nouvelle impulsion est donnée au projet avec l’organisation de résidences artistiques et en 2016 une ferme pédagogique voit le jour dans le but de sensibiliser les enfants à l’environnement.

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coléoptèrus gigantus fait de terre et paille.

Je rencontre d’abord François à proximité des serres. Il y est en plein préparatif pour les portes ouvertes de fin août. Je retrouve Irène quelques minutes plus tard, nous prenons alors quelques minutes pour discuter du projet.

Nous commencons par évoquer la philosophie propre au « Land Art ». « C’est un art éphémère, une volonté de créer des œuvres modestes, vulnérables soumises à l’érosion du temps. On y côtoie des œuvres d’artistes et d’amateurs de passage. Il y a une volonté de proposer un art ouvert à tous et pour tous ».

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Un travail de longue haleine réalisé avec des matériaux trouvés sur place

La préparation de leur jardin débute généralement en avril et s’imagine au fil de l’eau. Chaque année à la fin du mois d’août et cela depuis dix sept ans, le jardin est ouvert au public l’espace de cinq jours. Irène insiste sur le fait que l’événement doit rester gratuit pour que chacun puisse venir le découvrir « Je me souviens avoir vu sur le parking visiteurs une Porsche et une charrette garées l’une à coté de l’autre ». Il y a une volonté de faire abstraction des classes sociales, des idéaux politiques. « L’idée est de proposer un environnement neutre où chacun vient découvrir le jardin avec sa sensibilité ».

jardin extraordinaire Lieurac (12)Le travail réalisé est exceptionnel. Une scénographie très réussie qui vous plonge dans des ambiances surnaturels. Expédition dans un tunnel végétal où le visiteur serpente à la rencontre de calebasses et coloquintes aux formes et textures improbables, balade dans un champs de cosmos aux couleurs psychédéliques, rencontre en pleine forêt avec des insectes monumentaux réalisés en terre paille, déambulation en bord de rivière où l’eau ruisselle entre sculptures de galets et parterres fleuris. C’est une aventure de deux kilomètres à la rencontre d’univers végétales et aquatiques. Des œuvres à la merci du temps, un monde éphémère qui chaque année se redessine sous les doigts experts d’une douzaine d’artistes.

Irène partage volontiers quelques trucs et m’explique qu’eux-même expérimentent régulièrement de nouvelles techniques : « On a découvert récemment que les racines des germes de blé épousent parfaitement les formes du support sur lequel on les fait pousser. On a eu tout un tas d’idées dont celle d’utiliser un masque de carnaval comme support. Après démoulage enchevêtrement des racines est juste saisissant ».

 

« A 12€ le kilo, nos truites bio sont moins chères que celles disponibles en supermarché et nous les proposons en circuit cours» Sébastien et Emilie, Pisciculture bio de Montferrier

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Beaucoup de familles venues passer un bon moment en ce lundi 15 août

Emilie m’a prévenu par téléphone, il va être difficile de trouver du temps pour discuter. Nous sommes le lundi 15 août et l’activité les truites arc-en-ciel pour le dîner. Il existe également un bassin un peu plus en amont pour tenter une pêche plus pointue, celle de la truite fario, une truite très farouche qui se montre que  rarement.

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Truite arc-en-ciel

Je m’installe à l’accueil, calepin à la main , prêt à profiter des temps de pause pour bavarder avec Emilie et Sébastien.

Leur changement de vie s’est opéré il y a une dizaine d’années, « nous étions tous les deux dans l’éducation nationale, nous voulions créer notre propre activité ». En 2004, Sébastien hérite d’un droit d’eau de son grand père. L’emplacement se situe sur la rivière du Touyre, un torrent de montagne dans l’Ariège. Leur premier projet fut de valoriser ce droit par l’installation d’une centrale hydroelectrique.

Emilie et Sébastien, exploitants de la ferme piscicole de Montferrier

Emilie et Sébastien, initiateurs du projet

Un travail colossal qui prendra plusieurs années. « En 2009, nous avons voulu concilier la passion pour la pêche de Sébastien et mon envie de travailler dans le tourisme. De là est venue l’idée de créer une petit exploitation de truites ». Ils ont alors contacté d’autres producteurs locaux pour apprendre le métier. « Au début nous n’avions aucune connaissance du métier de pisciculteur, il a fallu apprendre sur le tas ». Après huit ans d’existence leur ferme piscicole écoule environ six tonnes de poissons par an. C’est un travail à plein temps où la qualité des truites est fonction de la qualité de l’eau, de son taux d’oxygène et de l’ alimentation. «Nous utilisons une alimentation à base de poissons et céréales bio facturée 30% plus cher qu’une alimentation classique ».

Pisciculture de Montferrier (11)Notre exploitation respecte une densité spécifiée par le label BIO mais il arrive que l’eau ne soit pas assez riche en oxygène faute de débit. « Nous pouvons alors diminuer la quantité de nourriture pour limiter la consommation en oxygène mais parfois nos efforts sont vains. Nous avons perdu environ 60 kilos de truites cet été à cause de la sécheresse »

Pisciculture de Montferrier (6)Les truites sont vendues sur les marchés locaux (Foix, Pamiers et Mirepoix), directement aux restaurateurs et pendant la période estival, l’exploitation est ouverte au public pour permettre a chacun de venir s’essayer a la pêche. Un moment de détente en famille mais aussi une bonne manière de présenter leur exploitation.

Ils réfléchissent à de nouvelles solutions pour diversifier leur activité « Nous avons récemment investi dans un laboratoire pour proposer notre poisson sous d’autres formes et améliorer sa conservation». L’exploitation propose aujourd’hui de la brandade de truites, de la truite fumée, de la terrine à l’ail des ours, au piment d’espelette ou simplement fumée. Un vrai délice.

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Bassin de pêche de truites arc-en-ciel ouvert au public

Les derniers clients libèrent les étangs, le sourire aux lèvres et quelques belles truites sous le bras. Pour Emilie et Sébastien la journée n’est pas encore terminée, plusieurs commandes sont encore à préparer. J’en profite pour reprendre le vélo avec le souvenir d’une rencontre passionnante. Plus que la découverte du métier de pisciculteur, c’est la rencontre d’Emilie et Sébastien qui me restera en mémoire. La rencontre d’acteurs du changement, la preuve qu’il est possible de remettre en question un confort de vie pour s’investir dans un projet responsable, un projet bâti de toute pièce, et qui aujourd’hui nous démontre qu’une initiative locale peut rivaliser avec les tarifs des supermarchés.

 

 

 

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